De la capitale Achgabat, à la mer Caspienne, aux dunes du désert Karakoum, vous avez traversé le pays de long en large, quels paysages vous ont le plus marqué et pourquoi ?

Canyon rose de YangikalaC’est peut-être le Canyon de Yangikala qui est superbe et assez particulier. On ne s’y attend pas vraiment dans ce pays qui est occupé à 80% par le désert. D’ailleurs, c’est un désert de petites dunes dont les plus grandes font 15-20m. Il  y a des montagnes, avec la chaîne de Kopetdag près de l’Iran d’environ 2000m mais rien d’extraordinaire quand on a vu l’Himalaya ou les Alpes. Par contre, ce qui est extraordinaire c’est le canyon rose de Yangikala, près de Balkanabat, au nord ouest du pays, qui est complètement inconnu des Turkmènes eux-mêmes. Nous avons eu beaucoup de difficultés pour trouver un 4x4 qui pourrait nous y emmener. Nous nous sommes dirigés grâce aux informations qu’on avait pu récolter, sans GPS, sans rien. C’était assez difficile à trouver mais c’était très impressionnant. Les couleurs sont superbes.

Puis, il y a le cratère de Darvaza (NDLR : poche de gaz en feu) qui est beaucoup plus « touristique ». C’est un cratère de 80m de diamètre et qui est perpétuellement en feu. Il n’y a aucune barrière autour donc on peut s’approcher autant qu’on veut. C’est en plein milieu du désert, c’est très plat et il y a des bourrasques de vent brûlant assez violent. L’odeur est particulière, ça sent le feu, le gaz. Le mieux est d’y passer la nuit, en campant à côté.

Vous parlez d’une population  « accueillante, chaleureuse, généreuse et solidaire », vous a-t-il été facile d’approcher le peuple Turkmène et comment avez-vous dépassé les différences culturelles et linguistiques ? Quel rôle vos rencontres ont-elles joué dans votre séjour au Turkménistan ?

Les rencontres c’est quelque chose de très important, qui m’a beaucoup aidé. Dans la mesure où je travaillais sur place, j’avais forcément des liens avec les gens puisque c’était avant tout des collègues au quotidien, qui deviennent des amis.

En ce qui concerne le choc culturel, il n’y en a pas vraiment eu car les gens qui travaillent avec des Français font partie de la frange des Turkmènes qui sont relativement occidentalisés. Femme au bazar de TolkouchkaIls parlent le français ou l’anglais, ont peut-être déjà fait un séjour à l’étranger, sont relativement critiques à l’égard de leur gouvernement, ont des connaissances et sont des interlocuteurs relativement fiables et intéressants pour un Occidental.

Sinon, il y a toute une frange de la population bien endoctrinée et avec qui il est difficile de parler politique notamment. Sauf parfois avec les chauffeurs de taxi parce qu’ils savent qu’on ne se reverra pas et que la discussion reste anonyme. Ils se lâchent volontiers et peuvent très bien être critiques. Mais, en privé, ils sont beaucoup plus prudents. Là-bas, j’ai commencé à apprendre le russe, j’avais des rudiments qui me permettaient de fonctionner sur place mais pas d’avoir des conversations philosophiques.

Vous racontez votre arrestation pour avoir photographié la gare d’Achgabat en juin 2008, a-t-elle eu des conséquences sur vos recherches pour le livre ou sur votre travail à l’ambassade ?

Il n’y a pas eu de répercussions car l’arrestation a eu lieu deux jours avant mon départ. Ce n’est pas un hasard puisque j’ai fait les choses qui étaient les plus « risquées » juste avant de partir. Les autorités m’avaient identifié depuis longtemps.
Erbent dans le désertCe qui m’intéressait, ce n’était pas les nouveaux trains chinois, c’était les wagons rouillés, à titre artistique cette fois. Mais ça, ils ne comprennent absolument pas. Quand ils m’ont arrêté, ça a duré longtemps. En fin de compte, j’ai compris que ce qui leur posait problème, ce n’était pas tant le fait que j’ai pris des photos de trains, c’était que l’on photographie des vieux wagons plutôt que de beaux monuments. Leur mission est de présenter le visage le plus avantageux du pays.

C’était une expérience intéressante qui a confirmé que la prise de décision est très difficile à obtenir, et donc les négociations ont tendance à beaucoup traîner parce que personne n’ose décider. Celui qui décide a une responsabilité et devra rendre des comptes. Si jamais il a pris la mauvaise décision, là-bas, il peut se faire licencier, sa femme peut l’être aussi, et si c’est grave il peut même y avoir des impacts sur la famille élargie, il peut éventuellement aller en prison. Voilà pourquoi un petit incident a duré trois heures et a mobilisé autant de personnes.

Avec l’arrivée du nouveau président, le pays est-il finalement en train de s’ouvrir au tourisme ?

Femme baloutche du village de MirPour le visiteur lambda il y a deux manières d’aller au Turkménistan : le visa de transit de 5 jours qui donne une grande liberté mais est typiquement pour ceux qui traversent le pays et le visa de tourisme de trois semaines, mais on doit obtenir une lettre d’invitation donc c’est beaucoup plus compliqué. Il peut être refusé. Et puis, ce sont des voyages très organisés et très contrôlés avec un guide officiel. Donc pour le voyageur indépendant c’est à peu près impossible à l’heure actuelle.

Berdymouhamedov, le nouveau président a fait du tourisme une priorité nationale. Il est en train de développer une zone qui s’appelle Avaza, une sorte de station balnéaire à quelques kilomètres de la ville de Turkmenbachi inaugurée l’été 2009. Mais le pays fonctionne toujours par la vitrine, le tape-à-l’œil. Les réformes de Berdymouhamedov donnent l’illusion que les choses sont en train de changer. Mais, en réalité, le quotidien de la population reste le même. Les violations des droits de l’homme sont toujours là, il y a toujours environ 60% de chômage. Et cette libéralisation qu’on voit partout dans les médias occidentaux quand on parle du Turkménistan, c’est un mirage. Le pays s’ouvre aux investisseurs étrangers et la diplomatie turkmène est plus active. Mais le Turkmène ne voit pas la différence, il ne vit pas mieux, ne gagne pas plus d’argent et n’a pas plus d’emploi. Le culte de la personnalité qu’est en train de développer Berdymouhamedov est du même niveau que celui de Niyazov donc il n’y a pas non plus de changement.

De retour à Paris et avec le recul,  quels sont vos souvenirs les plus marquants, que garderez-vous de ce voyage au Turkménistan ?

Ce qui marque le plus quand on arrive et qu’on est Occidental, c’est le culte de la personnalité. Dans la capitale, le président est partout. Après, en vivant sur place, il y a tout ce qui est lié aux libertés. On se rend compte que ça fait très longtemps qu’on n’a pas lu de presse ou été au cinéma, toutes ces choses qu’on fait ici librement, comme avoir l’eau courante. Là-bas, on sent le poids de la surveillance, la peur de la population quand on parle. Et puis, il y a la forme assez particulière de la capitale. Les rues sont désertes et on se demande où sont les gens. Fontaine du parc de Roukhnama à AchgabatLe centre-ville est le lieu du pouvoir où se trouvent le palais présidentiel et les ministères. Il y a un côté kitsch, avec les lumières qui changent de couleurs : on parle d’un mélange d’architecture totalitaire et d’architecture ludique (qui renvoie à Disney Land) avec une petite touche orientale et ça c’est assez particulier.

Je garde des amis. Ce sont des gens très sympathiques humainement, et qui sont plus solidaires que nous. Ils ont toujours du temps pour vous. Quand on vit sur place, on s’habitue à une temporalité et des rapports humains différents. Et, parfois, ça me manque. Je garde toujours un attachement à ce pays et je regarde quasiment tous les jours les nouvelles, je me documente sur l’opposition. Je garde un lien même s’il est plus intellectuel qu’émotionnel.


Site de l'auteur : www.jbjv.com
Site de l'éditeur : www.editionsnonlieu.fr

Propos recueillis par Alice Cannet
Publié le 28/01/10
Crédits photos : © Jean-Baptiste Jeangène Vilmer


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Turkménistan L'auteur :
L'auteur Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, 31 ans, philosophe et juriste, est chargé de recherches auprès de la direction de l'Ecole Normale Supérieure Ulm à Paris. Auteur de plusieurs ouvrages, dont Sade moraliste (Droz, 2005), La Religion de Sade (L'Atelier, 2008), Ethique animale (PUF, 2008), Réparer l'irréparable (PUF, 2009), Pas de paix sans justice ? (Presses de Sciences Po, 2010), il a été chargé de cours à l'Université de Montréal, chercheur au MacMillan Center for International and Area Studies de Yale University (Etats-Unis) et au Amsterdam Center for International Law de l'Universiteit van Amsterdam. Il a vécu plus de 250 jours au Turkménistan entre 2007 et 2009, attaché à l'Ambassade de France. Cet ouvrage est son premier livre de photographies.

"Turkménistan" de Jean-Baptiste Jeangène Vilmer, Paris, Non Lieu, décembre 2009, 240 pages.


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