Interview de Marc Alaux (suite)
En reprenant cette citation d’un auteur anglais, qui rapporte un dicton chinois, je veux non seulement souligner le goût des Mongols pour la fête mais aussi la méfiance ancestrale que développent les Chinois envers leurs voisins du Nord.
L’hiver, de petits naadam sont organisés mais à moins grande échelle. C’est plutôt la période pendant laquelle la vie sous la yourte est intense, rythmée notamment par des fêtes familiales comme le tsagaan sar, le nouvel an lunaire, qui voit tous les habitants visiter leurs amis et voisins.

L’été, j’ai assisté à des rassemblements communautaires qui voient la population nomade affluer vers les rares villages de la steppe pour quelques jours de fête. C’est le cas lors du Naadam, la fête nationale, les 12 et 13 juillet. Dans la modeste enceinte en bois du stade communal ont lieu des tournois de lutte et d’archerie ainsi que des courses équestres. Mais le plus important et le plus émouvant, c’est la réunion et la communion d’une population qui vit dispersée, isolée et se retrouve pour plusieurs jours de fêtes…
« Les Mongols adhèrent à la modernité ». Les jeunes nomades sont de plus en plus attirés par les grandes villes. Que pensez-vous de leur attrait pour les zones ultra-urbaines et de leur sédentarisation qui en découle ?
La Mongolie peut évoluer tout en accordant une place centrale à ses éleveurs, en préservant ses traditions et son identité. Mais on peut s’inquiéter ces dernières années de voir le développement économique impliquer le sacrifice du droit fondamental de l’être humain de vivre tel qu’il le souhaite et non tel que son voisin l’entend. Or la société consumériste et ses soi-disant bienfaits sont prônés avec une telle vigueur qu’ils attirent naturellement l’attention des plus jeunes.
On peut informer mais pas critiquer ceux qui ont envie de découvrir la vie urbaine. Ce qui est critiquable, c’est la propagande mensongère qui est faite du mode de vie urbain. Les gens sont parfois plus heureux, ou moins malheureux, à la campagne. Mais prenons garde ! L’avenir du nomadisme n’est pas à bâtir en isolant les nomades. Il faut aux Mongols trouver le juste équilibre entre les communautés sédentaires et les communautés nomades. N’oublions pas non plus qu’un citadin qui écoute du hip hop a autant le droit de revendiquer sa mongolité qu’un éleveur nomade.
La « vraie Mongolie », ce n’est pas que la steppe et ses nomades, dont le mode de vie a d’ailleurs connu plusieurs changements majeurs en un siècle et reste en constante évolution.

Mon troisième voyage en Mongolie m’a amené à parcourir 2 300 km à pied le long des frontières russe et chinoise. En arpentant les régions les plus isolées de Mongolie, je pensais rencontrer des habitants vivant paisiblement, comme leurs ancêtres… Ce fut une découverte de m’entendre dire que l’isolement leur pesait. L’éloignement des marchés leur empêche en effet de vendre leur production (lait, viande, laine, peaux…). En clair, si le sédentaire a toujours besoin du nomade dans la steppe, ce dernier a également besoin du sédentaire sans qui il vit difficilement. Il lui faut de l’argent liquide, issu de la vente de la laine ou des peaux pour acheter les produits de première nécessité (farine, sel, thé, sucre, tabac…). Même avec une excellente connaissance du troupeau et du terroir, l’éleveur éloigné des villes a moins de chances de s’en tirer qu’un éleveur qui a un réseau social développé et habite proche d’un carrefour commercial.
Vous êtes allé quatre fois en Mongolie. Avez-vous prévu d’y faire un cinquième voyage ?
Qui s’est rendu en Mongolie, qui a goûté à la splendeur de ses steppes rêve d’y retourner. C’est mon cas même si j’ai déjà parcouru 6 000 kilomètres à pied dans ce pays. « Mieux vaut user son tapis de selle que son oreiller », disent d’ailleurs les Mongols. J’y retourne donc trois mois durant l’été 2009, avec la même démarche : à pied, sac au dos, modestement, sans assistance ni guide ni sponsor, sans moyen d’orientation et de communication hormis la boussole et les courriers postés des hameaux. Je ne veux pas de téléphone, qui m’empêcherait de me plonger dans l’hébétude et l’isolement qu’implique la steppe ; je ne veux pas non plus de GPS, qui est inutile et ferait de ma plongée dans l’immensité un parcours plutôt qu’une errance.
Pour ce nouveau voyage, j’aurai avec moi un compagnon d’exception, Laurent Barroo, mon ami d’enfance, avec qui j’ai déjà effectué deux expéditions à pied de six mois en Mongolie. Le but de cette cinquième immersion dans la steppe est de remettre en question nos connaissances sur le pays, de nous amener à douter de choses qui nous sont devenues banales mais qui ne le sont pas. L’état d’esprit du voyageur à pied est si différent de celui du sédentaire que l’expérimenter une nouvelle fois sera l’expérience idéale pour redécouvrir la Mongolie, vivre l’instant présent et, surtout, s’émerveiller.
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Synopsis :
Marc Alaux a accompli quatre voyages à pied en Mongolie, où il a passé un an et demi et parcouru 6 000 kilomètres. Il a traversé les prairies centrales et orientales du pays, mais aussi ses déserts méridionaux et ses confins montagneux et boisés. Désireux de partager le mode de vie des Fils de la steppe, il s'est initié à la langue mongole, a lié des amitiés, vécu sous la yourte des éleveurs nomades, pris part aux tâches pastorales, aux fêtes et aux migrations saisonnières. Il a aussi séjourné à Oulan-Bator, la capitale, et dans les villages isolés, afin de saisir toutes les nuances d'une société au riche patrimoine spirituel.
"Sous les yourtes de Mongolie. Avec les Fils de la steppe" de Marc Alaux, éditions Transboréal, 2007, 366 pages.
Site Web de l'auteur : http://www.transboreal.fr/catalogue.php?codecoll=sillages&code=TRAYOUR1
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