Ecrivains-voyageursInterview de Alexandre Chenet et de Inti Salas Rossenbach

Les deux aventuriers vont parcourir la Patagonie du sud au Nord du pays.

(Mars 2009)

Entretien avec Alexandre et Inti

Le long des glaces du bout du monde Alexandre Chenet et Inti Salas Rossenbach vont se confronter à l'hiver austral à bord de leurs kayaks.
Durant 6 mois, ils vont remonter la Patagonie, soit un périple de 2 000kms.




Envie de découvrir ces îles et ces fjords...

(Alexandre Chenet)

Vous avez choisi la Patagonie pour son milieu naturel (mer, montagne, glace) et pour son isolement face aux civilisations. D’autres pays possèdent ces atouts, alors pourquoi l’Amérique du Sud ?

Inti Salas Rossenbach : La Patagonie, ce n'est pas qu'un choix géographique. Cette région scintille dans mon imaginaire depuis toujours. C'est une histoire qui a commencé par les récits paternels dans les brumes du Cap Horn et qui s'est poursuivie par les livres de Luis Sepúlveda, Bruce Chatwin, Francisco Coloane, Oswaldo Bayer. C'est l'endroit où Magellan, à travers son détroit, trouvera le passage pour le premier tour du Monde, où l'humanité prendra la Terre toute entière dans ses voiles. C'est une région de conjonctions : météorologiques, géographiques, historiques et humaines, littéraires. et qui fait écho à nos histoires personnelles. C'était suffisant pour qu'elle s'impose.

Alexandre Chenet : Pour ma part, j'ai grandi dans un quartier de Paris où vivaient de nombreux immigrés en provenance de ce continent. Dans mes tous proches amis, je compte des Argentins, des Péruviens, des Boliviens, des Chiliens. Et au Chili justement, il y a l'histoire de Pinochet, soutenu par les Etats-Unis, qui arrive au pouvoir, en 1973, à la suite d'un coup d'état. Face à lui, il y a des militants qui vont vivre dans la clandestinité et combattre en risquant leur vie. En France, c'est, entre autre, les syndicalistes de la CGT qui mettent en place des filières pour sauver et accueillir ces résistants. Parmi eux, il y a le père d'un de mes amis, qui réussit à quitter la prison de Punta Arenas, où il était enfermé pour activisme, et à rejoindre la France. En 2003, la première fois où je me suis rendu là-bas, j'avais en tête toutes ces cultures qui sont, de fait, liées à la mienne, à mon éducation et à ma construction.
En 2009, pour cette expédition, en y retournant pour la troisième fois, j'ai toujours en tête ces immigrés. Et si on les a qualifiés à l'époque de politique, je les associe à tous ceux qui, aujourd'hui, vivent en France, dans la clandestinité, à nos côtés, sans bien souvent que nous le sachions ou que nous cherchions à le savoir. Aujourd'hui on ne les appelle plus immigrés "politiques", on les appelle immigrés "économiques", mais la différence n'est que rhétorique. C'est la même histoire que celles de mes copains ou de leurs parents, les mêmes privations, les mêmes souffrances. Et l'accueil intolérable que nous leur réservons à présent me choque particulièrement. Eux aussi je les ai et les aurais en tête, ici et là-bas.


Alexandre et Inti, avez-vous déjà participé à une aventure similaire ? D'où vous est venue cette idée ?

Alexandre Chenet : C’est sûr que ce n’est pas en me réveillant un matin que je me suis dit « Tiens, je vais aller pagayer au bout du monde ». Ce projet arrive dans la continuité de notre évolution. Evolution différente pour nous deux d’ailleurs et c’est entre autres ça qui fait la richesse de cette aventure.
Nous sommes deux, nous avons des parcours différents, nous avons des motivations et des envies différentes, nous avons même des approches et des manières de pensées parfois opposées et pourtant, nous y allons à deux. Et évidemment, sur la provenance de l’idée de cette expédition, nous n’aurons certainement pas la même réponse.
Si vous prenez cette mince bande que forme cette partie de la Patagonie coincée entre le Pacifique et la Cordillère des Andes, vous vous rendrez compte qu’on peut facilement la diviser en trois parties. Au Nord, vous avez 800 km de forêt, aussi dense qu’une jungle, avec des essences de type continental. Seule une route, la carretera australe la traverse du nord au sud. Au centre, vous avez les glaciers San Valentin, Norte et Sur qui forment une continuité de 400 km recouvrant toute la largeur de cette bande. C’est une zone infranchissable si on excepte les quelques expéditions qui ont réussi la traversée, et souvent aidées par une logistique lourde et coûteuse. Au sud, vous avez le Détroit de Magellan et la Terre de Feu, dont les images sont, peut-être, plus connues que pour les deux autres zones. Cette troisième partie rejoint la Patagonie argentine. La Cordillère, qui s’est enfoncée dans l’océan au niveau des glaciers, ne fait plus barrage entre les deux territoires.
En 2003, je suis allé découvrir la partie Nord, avec un copain. On a essayé de traverser toute cette zone à pied, par la route mais aussi par la forêt, un peu plus de 2 mois de randonnée. En 2005, seul cette fois-ci et en hiver, j’ai passé plus d’un mois dans les montagnes de la partie Sud. Alors, pour boucler la boucle, j’ai eu envie de rallier la partie Sud à la partie Nord. Envie de découvrir ces îles et ces fjords, que je n’ai fait qu’entr’apercevoir.

Inti Salas Rossenbach : Non, pas d’aventure similaire. J’ai navigué un peu, j’ai erré ça et là ; une fois, je suis même allé à Cosne-sur-Loire. Mais jamais je ne suis parti dans de telles conditions. Sans doute ce voyage me permet-il d’exprimer des élans atrophiés par une société aseptisée et sécuritaire, sans utopies qui prennent forme socialement. Si nous avions été en 1936, j’aurais été en Espagne, pas en Patagonie. Mais intimement, aux sources d’un tel voyage il y a une incorrigible curiosité du monde.


Pourquoi avez-vous choisi de parcourir la Patagonie en kayak ? Vous serez contre les vents dominants, c’est un choix plutôt risqué ?

Alexandre Chenet : Nous voulions avancer au rythme de la marche. C’est un rythme qui permet d’apprécier ce qui nous entoure, de bien ressentir l’étendue et l’ampleur de l’aventure. Marcher sur l’eau n’étant pas, encore, possible, nous nous sommes tournés vers le mode de navigation qui nous semblait le mieux répondre à cette attente.

Inti Salas Rossenbach : Au début du projet, le kayak apparaissait comme le meilleur moyen pour le rythme que nous souhaitions. Mais au terme de la préparation, nous pouvons dire que c’est le seul possible pour un parcours tel que nous le voulions. Nous ne pouvions pas aller à pied, la côte est tout à fait impraticable ; un voilier est trop volumineux pour entrer dans certaines anfractuosités du littoral et réaliser les portages à travers certains isthmes ; si nous avions pris une petite embarcation à moteur, le carburant nécessaire aurait limité notre autonomie ; le yacht, c’était trop bling-bling. Le kayak est parfait. De fait, les indiens nomades de ces régions se déplaçaient en canots.

Alexandre Chenet: Pour le sens des vents, c’est une bonne illustration de nos motivations. Nous avons imaginé ce parcours sans trop nous soucier de la réalité physique du terrain. Nous avons écouté nos envies et, en l’occurrence, “remonter” à partir de ce bout du monde nous a semblé le plus intéressant, le plus esthétique et le plus porteur de sens.

Inti Salas Rossenbach : Le choix était donc de remonter du sud au nord, et nous avons choisi la saison pendant laquelle les vents sont a priori les plus cléments, l’hiver austral. Le risque du vent n’est pas a proprement parler un risque de navigation, c’est un risque concernant notre progression. Mais nous sommes patients.


Vous avez décidé de partir en duo, à bord de 2 kayaks pour remonter la Patagonie. Finalement vous ne serez pas seuls face aux éléments, pourquoi ce choix ? Pourquoi ne pas partir en solitaire ? Kayak

Alexandre Chenet : Seul peut aussi s’écrire seuls. On sera seuls en comparaison de ce que l’on est dans notre vie de tous les jours, entourés de gens, inscrits dans une vie sociale, etc. On sera seuls,également, face à nos problèmes et nos interrogations. On n’aura pas la possibilité defaire appel à un tiers ou d’aller feuilleter un livre pour nous aider. Peut-être que la meilleure définition de cette aventure est « seuls, en autonomie ». En autonomie uniquement, nefait pas référence à la solitude intellectuelle, c’est pourquoi, je pense, il faut garder le binôme : seuls et autonomie.

Inti Salas Rossenbach : Initialement, le choix du duo est un choix de sécurité. Pour un kayakiste, prendre un bain en mer tout seul est une situation qui peut vite devenir critique. Mais ici encore, arrivant au terme de la préparation de l’expédition, je crois que nous pouvons dire que nous n’aurions pas pu en faire ce que nous en avons fait si nous l’avions montée chacun de notre côté. Mais nous sommes tous les deux assez solitaires (ce qui a par exemple déterminé notre choix de deux kayaks monoplaces, et non d’un biplace) ; je pense que nous serons souvent en situation de solitude accompagnée…

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Site Web de l'auteur : www.patagonia2009.com